La rétrospective Emil Nolde (1867-1956) qui s'ouvre aujourd'hui au musée Fabre de Montpellier est une vague déferlante qui emporte le spectateur. Au travers de plus de quatre-vingt-dix toiles et soixante-dix gravures, dessins et aquarelles, elle l'entraîne dans l'œuvre extrêmement singulière de cet artiste, figure majeure de l'expressionnisme allemand au 20e siècle. Dans le parcours de vie de cet homme. C'est aussi un cadeau, une expérience neuve puisque, juste après Paris, Montpellier accueille la première grande rétrospective de l'artiste en France. Un événement, donc, construit pierre par pierre et sept ans durant par Sylvain Amic, conservateur en chef au musée Fabre et commissaire de l'exposition (1).
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Hier, 9h30, dans les salles d'exposition temporaire du musée Fabre. La visite commence. " La peinture triomphe dans cette exposition, s'enthousiasme Michel Hilaire, conservateur et directeur du musée Fabre, avec Nolde, on est dans la touche, l'émotion, la restitution d'une certaine réalité, parfois de manière mystique. La couleur joue un rôle extrêmement fort dans ce travail, qui a parfois quelque chose de grinçant, voire de grotesque, mais qui rend aussi si bien le sentiment de la nature ".
Né Emil Hansen, dans une famille de paysans, l'homme est tellement attaché à cette terre du Schleswig-Holstein, entre mer Baltique à l'Est et mer du Nord à l'Ouest, qu'il adopte pour patronyme, en 1902, le nom de son village natal, Nolde. C'est alors un bourg allemand, situé à la frontière danoise. Dans " ce pays où l'on ne sait plus très bien démêler ce qui est terre de ce qui est eau ", lance Sylvain Amic, dans la salle intitulée " Heimat " (patrie), Emil Nolde en capture la personnalité à la fois sombre et puissante. Où le vert des près est foncé et se mêle au violet, où le ciel montre des fragments de bleu pur qu'embrase un nuage doré. Influencé par la peinture de Van Gogh qui va, dès ses débuts de peintre (à l'âge de trente ans) libérer sa palette, Nolde déploie lui aussi une série sur les tournesols. Mais enracinés en pleine terre. Et puis il y a la mer. Elle traverse toute l'œuvre de Nolde. La salle qui lui est consacrée est un émerveillement. Il fera de cette amante insaisissable, fascinante, symbole de la permanence et de l'éternité de la nature, soixante-quinze peintures entre 1901 et 1950, et nombre d'aquarelles. Outre ses toiles sur les " mers d'automne ", aux portes de l'abstraction, le musée présente trois tableaux de 1913, 1930 et 1948. Nolde retranscrit magistralement la puissance un peu menaçante de ces masses d'eau sombre, mangées d'écume blanche, qui heurtent un ciel un peu surréel, hésitant entre le violet, le vert, parfois l'orange doré. On est happé, ballotté, on entend mugir l'océan.
Cet océan qui le mènera dans d'autres et lointaines contrées. En 1913, époque où il a déjà découvert l'art primitif, Emil Nolde part pour la Papouasie Nouvelle-Guinée. Il en ramène des portraits où il exalte l'humanité et la noblesse de ces gens. "J'ai parfois le sentiment qu'eux seuls sont encore de véritables hommes, et nous quelque chose comme des poupées articulées, déformées (...)", écrit-il. Décrépies, un peu glauques et grotesques, même, si l'on en juge par sa série sur les noctambules berlinois, peints durant l'hiver 1910-1911.
Volontiers animiste dans son approche de la nature, Emil Nolde n'en a pas moins grandi dans le rite protestant. "C'est quelqu'un qui a une foi très sincère, très personnelle, très naïve et très primitive en même temps. Il a une vision très directe de la religion, ce qu'il appelle ses tableaux de Bible et de légende ", glisse Sylvain Amic. A la façon d'un retable médiéval, ou d'une planche de BD moderne tant l'œuvre est singulière, Emil Nolde peint, en 1911, La Vie du Christ. Une toile monumentale, de plus de deux mètres sur presque six, qui retrace dans des couleurs pures neuf scènes religieuses, de la nativité pleine de douceur à la brutalité de la crucifixion.
Peintre reconnu, Emil Nolde, qui adhère au nationalisme, essaie d'abord de se faire bien voir lors de l'arrivée des nazis au pouvoir. Il va cependant très vite tomber dans la disgrâce la plus totale. Son œuvre est en effet donnée en pâture au public comme clou de l'expo " d'art dégénéré " qu'orchestrent les nazis à Munich en 1937. 1052 de ses œuvres sont retirées des musées allemands, vendues, parfois détruites. En 1941, Emil Nolde est même interdit de peindre. Il réalisera alors clandestinement 1300 aquarelles qu'il nommera " œuvres non peintes ". Ce sont ses étoiles dans sa nuit de peintre à qui l'on veut ôter l'élan vital, la raison de vivre qui est sa peinture.
y (1). Visible jusqu'au 24 mai, elle a été rendue possible par le partenariat entre le musée Fabre de Montpellier Agglomération et la Réunion des musées nationaux.
Ouvert tous les jours sauf le lundi. Le mercredi à partir de 13h. Tarifs : 8 euros, réduit 7. Tél : 04 67 14 83 00.