Comme le dit la bande-annonce de son dernier documentaire, Pierre Carles, réalisateur installé à Montpellier, « revient terroriser le petit écran ». Dans la lignée de Pas vu, pas pris et de Enfin pris sortis en 1998 et 2002, Fin de concession épingle le milieu de la télévision française en interrogeant quelques hauts responsables sur leur intégrité. Après Canal+, Pierre Carles, qui signe aussi La sociologie est un sport de combat ou Volem, rien foutre al Pais, fait du grabuge chez TF1 en révélant, deux ans avant les élections présidentielles, l’histoire embarrassante et censurée des relations entretenues entre Nicolas Sarkozy, Bouygues et la chaîne privée. Entretien.
Que révèle votre dernier documentaire Fin de Concession ?
C’est une enquête sur la concession et la privatisation de TF1. En 1987, la chaîne est cédée au groupe Bouygues, première entreprise de bâtiments et travaux publics. À cette époque, l’un des politiques les plus proches de cette chaîne privatisée, c’est Nicolas Sarkozy puisqu’en 1987, il était l’avocat d’affaires de Martin Bouygues, numéro 1 du groupe depuis la mort de son père. Aucun média télévisé n’a jamais parlé de cette relation entre Bouygues et Sarkozy. Pourquoi n’a-t-on jamais enquêté sur les relations entre un grand groupe industriel, une chaîne de télévision et un président de la République ? Nous nous rendons auprès des grands responsables de l’information télévisée pour leur poser la question.
Comment vous y êtes-vous pris ?
Nous nous sommes amusés à exhumer des archives relativement faciles à trouver mais que personne ne souhaite diffuser. On a par exemple récupéré des vidéos montrant Bernard Tapie « entraînant » le staff Bouygues à mentir devant la caméra, à devenir crédible. On montre également un discours de Nicolas Sarkozy en 1992, encore jeune député, faisant clairement du lobbying pour TF1, en expliquant que la chaîne n’a pas à payer l’amende reçue à la suite du non respect des quotas de productions françaises et européennes. Pour le film, des actions symboliques ont été menées. Nous avons offert une laisse d’or et un carrosse doré à David Pujadas (*), en lui expliquant qu’il est devenu un laqué du pouvoir. Ça l’a moyennement amusé ! Le film raconte également les vicissitudes de l’enquête, ses rebondissements. Je me suis retrouvé confronté à des réactions de responsables médiatiques auxquelles je ne m’attendais pas. Ils m’ont flatté ! La pire des choses qui pouvait m’arriver, c’est de passer pour une personne respectable aux yeux des gens de télévision. Alors, nous avons changé de méthode.
D’où vient l’idée de cette enquête ?
Parce qu’au départ, je voulais tourner un documentaire au Vénézuela sur cette chaîne privée qui a vu sa concession non renouvelée à la demande d’Hugo Chavez pour non-respect de la loi. Les médias français s’étaient alors déchaînés contre le gouvernement Chavez alors même qu’en France, la concession de TF1 n’a pas été réexaminée en 1997 comme elle aurait dû l’être. Un des membres du CSA a d’ailleurs rédigé un mémoire qui explique pourquoi TF1 n’aurait pas dû voir sa concession renouvelée, le cahier des charges n’ayant pas été respecté. Ce mémoire est aujourd’hui impossible à consulter.
Aujourd’hui, quinze ans après le tournage, quel regard portez-vous sur Pas vu, pas pris ?
Ce que raconte le film, sur la connivence entre hommes politiques et responsables de l’information, est bien en-dessous de ce qui se passe aujourd’hui. Les relations de connivence sont beaucoup plus importantes qu’on pouvait l’imaginer à l’époque. Aujourd’hui, la vidéo cachée de Mougeotte et Léotard, reprise dans Pas vu, pas pris, serait sur Internet depuis longtemps. Même s’il existe une réelle censure sur l’histoire des rapports entre Bouygues et Sarkozy, on est passé de « Ferme ta gueule » à « Cause toujours ».
Basée à Montpellier, CP Productions tire-t-elle un intérêt à s’être installée ici plutôt qu’à Paris ?
Un intérêt économique, oui ! L’argent qui n’est pas dépensé dans un loyer parisien exorbitant l’est dans les films. De plus, on est relativement bien défendus par la Commission régionale. En revanche, le Festival du cinéma méditerranéen n’a jamais passé un de mes longs métrages. Ils sont hostiles à ce genre de film. Ils ont juste diffusé Bages-Sigean à la rame et Gruissan à la voile, issues de mes Carnets de voyage produits par « Pages et Images » pour France 3 Sud, deux productions qui ne sont pas représentatives de mon travail. C’est leur choix.
Propos recueillis par Ysis Percq