Un livre met à l'honneur la vie éblouissante de vingt Languedociennes. Portraits choisis de ces femmes remarquables. "Femmes d'exception en Languedoc-Roussillon* : c'est le titre du livre qu'Hubert Delobette consacre à vingt Languedociennes époustouflantes.
"J'ai voulu rendre hommage au courage des femmes", commente simplement l'auteur. Car la plupart sont des pionnières, qui ont fait les premiers pas vers l'égalité et l'émancipation. Arts, sciences, politique, humanitaire, patrimoine, religion : elles ont oeuvré dans moult domaines. Et sans doute avec plus de difficulté ici qu'ailleurs, le machisme méridional ayant tendance à étouffer le talent féminin. Point commun entre la plupart de ces dames : elles ont renoncé à la vie de famille tout comme à la maternité. Et elles ont dû monter à Paris pour faire carrière.
Liberté
Au regard de la diversité de leur réussite, une sélection est toujours trop courte. On aurait aimé parler de Marie Durand, protestante enfermée 38 ans dans la tour de Constance d'Aigues-Mortes, symbole de la résistance et de la liberté religieuse. De la moins connue, mais tout aussi formidable Élisabeth Eidenbenz, qui a aidé 600 mamans espagnoles ou juives à survivre dans sa maternité d'Elne (Pyrénées-Orientales) pendant la guerre. Et puis aussi, Élisabeth Schmidt, sétoise et première Française à devenir pasteur. Gilberte Rocca, gardoise et première députée du Languedoc- Roussillon. Rosette Blanc, perpignanaise et héroïne de la résistance. Et tant d'autres encore qui ont donné l'exemple, aux femmes comme aux hommes.
Olivier Rioux
* Ed. Papillon Rouge, 288 p., 19,90 euros
Ève Lavallière, la comédienne catalane
Elle fut la vedette de la Belle Époque. Sarah Bernhardt la trouvait "géniale". Pourtant, Eugénie Fénoglio (son vrai nom) a connu une enfance bien difficile. En 1884, à Perpignan, son alcoolique de père abat sa mère sous ses yeux avant de se suicider... Placée dans un internat religieux, elle devient apprentie modiste. Puis rejoint Montpellier où elle se lance dans sa vraie passion en jouant dans des cafés-concerts. En 1889, la comédienne surnommée Ève Lavallière monte à Paris pour suivre des cours de diction et de chant. Son premier rôle dans La belle Hélène, au Théâtre des Variétés, est un succès immédiat. Suivront La vie parisienne, Barbe-Bleue, La chauve-souris, etc. Toulouse-Lautrec la dessine. Le roi d'Angleterre l'admire. Vivant dans un luxueux appartement des Champs-Élysées, elle va en limousine dîner chez Maxim's.
Mais après la guerre de 14, sa vie bascule. Plongée dans la spiritualité, elle donne sa fortune à des oeuvres de charité et devient franciscaine. Jusqu'au 10 juillet 1929 où soeur Ève-Marie du Coeur de Jésus quitte ce bas monde.
Marguerite Long, pianiste surdouée
Née en 1874, la Nîmoise Marguerite Long intègre la classe où enseigne sa soeur au conservatoire local. Trois ans plus tard, elle passe au conservatoire de Paris où elle décroche le 1er prix. Ses galas à la salle Pleyel, de Beethoven à Chopin, subjuguent la critique. Après la guerre, cette amie de Debussy et Ravel se produit en Europe et en Amérique. Prof au conservatoire parisien, décorée de la Légion d'honneur, elle s'éteint en 1966.
Fanfonne Guillierme, la manadière de Camargue
Icône des traditions taurines, Antoinette Guillierme (à droite sur la photo, à côté de Nerte de Baroncelli) s'est imposée dans le rude monde des gardians. La petite Parisienne, surnommée "Fanfonne", passe les vacances dans la propriété d'Aimargues. Mais en 1904, après l'incendie de l'entreprise paternelle de transport, la famille bascule sur le Mas Praviel. Dès l'âge de dix ans, Fanfonne, juchée sur sa ponette Mignonnette, s'efforce de trier les troupeaux de taureaux noirs. Au contact du marquis de Baroncelli, de Frédéric Mistral, et du peintre Jean Hugo, l'adolescente adopte le mode de vie des gardians.
En 1920, sa mère fonde leur propre manade. Aficionada de toutes les arènes, Fanfonne galope d'abrivado en course à la cocarde. Ses bêtes remportent de nombreux trophées, dont le Biou d'Or. Respectée de tous, avec son chapeau noir à larges bords et sa jupe grise, elle devient "la grande dame de Camargue". À 90 ans, elle a encore fière allure sur son cheval Cadeau. Avant de s'éteindre, quatre ans plus tard, en 1989.
Jeanne Galzy, le prix Femina de Montpellier
En 1923, Jeanne Galzy (Baraduc de son vrai nom) obtient le prix Femina pour Les Allongés. C'est l'aboutissement d'un talent précoce. Dès 9 ans, cette fille d'un mercier montpelliérain écrit des poésies. À 16 ans, elle parvient à être auditrice à la fac de lettres où on n'admet pas encore les femmes. L'année suivante, elle est admise à l'École normale supérieure de Sèvres, puis décroche l'agrégation de lettres. En 1915, Jeanne est nommée prof au lycée de garçons de Montpellier. C'est la première femme à y enseigner, en remplacement d'un collègue mort dans les tranchées. Mais deux ans plus tard, touchée par la tuberculose, elle doit partir en cure à Berck, dans le Pas-de-Calais. Trois ans d'immobilité dans un corset de plâtre qu'elle raconte dans Les Allongés. Elle poursuivra sa carrière au lycée Lamartine de Paris tout en étoffant son oeuvre : 28 romans, traitant notamment de la psychologie féminine, de l'homosexualité et du Languedoc, des biographies historiques, des pièces de théâtre. Retraitée dans sa villa Beauséjour montpelliéraine, elle est enterrée au cimetière protestant en 1977.
Régine Crespin, la diva de Nîmes
Sa grand-mère italienne lui a transmis l'amour du chant. Lauréate d'un concours, Régine monte au Conservatoire de Paris en 1947. À la sortie, elle va chanter Otello à Nîmes et la Walkyrie à Nice. Embauchée à l'Opéra de Paris en 1955, la prima donna se produira à Bayreuth, New York et Buenos Aires. Prof au conservatoire parisien, elle rend son dernier souffle en 2007. Une rose porte à jamais son nom
Pauline Bellisle, l'aventurière bonapartiste
Cette habile modiste de Carcassonne a failli devenir... impératrice ! En 1798, elle épouse un sous-lieutenant, neveu de sa patronne. Quinze jours plus tard, celui-ci est appelé en Égypte pour la campagne du général Bonaparte. Déguisée en soldat, Pauline embarque avec lui et devient la coqueluche de l'armée sous le sobriquet de Notre-Dame-de-l'Orient. Au Caire, Bonaparte la remarque et tombe amoureux. Éloignant son mari pour une mission secrète en France, il en fait sa maîtresse officielle. Le cocu finit par divorcer. Et Bonaparte promet d'épouser Pauline si elle lui donne un enfant. Mais le garçon ne vient pas. Et Bonaparte revient en France où il devient Premier Consul. De retour à Paris, Pauline essaie de le revoir. Mais Bonaparte met fin à la relation en lui donnant un château aux Prés-Saint-Gervais. En 1816, aux côtés d'un ex-capitaine de la garde impériale, Pauline part pour le Brésil. Elle y fera fortune dans le commerce de bois précieux. Rentrant à Paris en 1837, elle collectionnera les toiles de maîtres... et brûlera toutes les lettres signées Bonaparte !
Marie Bonnefoux, la créatrice du cirque Amar
Cette Lozérienne méconnue a fondé le cirque Amar avec son mari dans les années 1900. Tout commence en 1875. Paysan près de Mende, le père de Marie capture un louveteau dans la forêt. Il va le montrer dans des baraques foraines languedociennes aux côtés d'un ourson de l'Ariège. De plus en plus importante, cette ménagerie Lozérienne est reprise par Marie et son frère en 1887.
À la même époque, de l'autre côté de la mer, en Algérie, un certain Ahmed Ben Amar présente des spectacles de chevaux et de danseuses. Venant se produire en France, il rencontre Marie et l'épouse quelques mois après. Cette union générera six garçons. Et dans le sillage de leur roulotte, des lions de l'Atlas, des singes, des hyènes, un crocodile, un tatou, etc. Partout en France, Marie prend la tête de la parade aux côtés de ses enfants dompteurs. Après la guerre de 14, et la disparition d'Amar, le cirque va s'internationaliser. En 1954, à 91 ans, Marie s'éteint en laissant derrière elle un des plus grands cirques du monde.
Yvette Labrousse, la milliardaire de Sète
Conte de fée glamour : cette fille de traminot sétois a épousé l'Aga Khan, l'homme le plus riche du monde. Née sur l'île singulière en 1906, elle passe son adolescence à Lyon où sa mère crée un atelier de couture. Superbe pin-up, dépassant les 1,80 m, Yvette remporte à 23 ans le titre de Miss France. En soirée de gala au Caire, elle rencontre l'Aga Khan, "dieu vivant" vénéré par 15 millions d'Ismaéliens en Inde et en Afrique. Coup de foudre entre la reine de beauté et "l'Imam aux diamants". En 1943, convertie à l'Islam, cette femme de 38 ans se marie avec le prince de 67 printemps. Ils vivront désormais entre la villa d'Assouan et celle du Cannet. Entre festival de Cannes (ils sont amis avec Bergman, Chaplin, Cocteau, Montand, Signoret...) et champs de courses hippiques. Mais en 1957, l'Aga Khan décède. Dès lors, la jeune veuve se consacre à ses oeuvres, notamment la construction d'école en Égypte. Morte en 2000, celle qui portait le titre de Bégum repose à Assouan dans un mausolée de marbre blanc aux côtés de son "dieu vivant".