
Cinquante ans et plus séparent son premier long métrage - La Pointe Courte (1954) - de ses « Plages ». Et pourtant Agnès Varda, aime toujours retrouver la ville de son enfance. Une nouvelle fois la cinéaste pose ses amarres à Sète, le temps d’une exposition au CRAC.
À 81 ans, Agnès Varda est ce qu’on pourrait appeler une hypermnésique. Alors que certains de ses amis perdent la mémoire, elle, se rappelle… de tout. Ou déborde d’imagination. Peu importe, c’est ça le cinéma, et son dernier film documentaire Les plages d’Agnès, nominé aux Césars 2009 catégorie Meilleur film documentaire, est un condensé de souvenirs - « ces mouches qui l’embrouillent » -, d’émotions et de bribes de travail, mais aussi d’images de rêverie… Une sorte de puzzle collage géant qui s’est mis en place logiquement, clairement. C’est la première fois que la cinéaste se raconte à travers un autoportrait filmé à reculons d’ailleurs, puisqu’elle évoque son passé en marchant en arrière. Des tronches et des tranches de vie et, en filigrane, toujours cette ville de Sète. « Venir à Sète, c’est toujours un retour » affirmait-t-elle quelques jours avant le vernissage de son exposition « La mer… etsetera » présentée au Centre Régional d’Art Contemporain, à Sète, jusqu’au 14 juin.
La pêche aux souvenirs
À ceux qui n’auraient pas vu son film, la cinéaste répond : « Il y a dedans ma vie, mes boulots, mes films, mes installations… J’ai mis deux ans pour le réaliser, je ne peux le résumer en 10 minutes. » De fait… Sur une plage belge, Agnès Varda discute, bavarde, tout en installant des miroirs. Des miroirs de toutes tailles qu’elle oriente ensuite sur les membres de son équipe, manière subtile d’évoquer sa vie à travers les autres. Elle le dit elle-même : « En comprenant les gens on comprend mieux les lieux, en comprenant les lieux on comprend mieux les gens. » La remarque s’applique d’ailleurs particulièrement bien à Sète, à ses pêcheurs, ses jouteurs. C’est là , sur un bateau amarré le long des quais, qu’elle a passé son adolescence après avoir quitté en 1940 une Belgique bombardée. Des années de bonheur, entourée de sa famille (quatre frères et sœurs). Elle y fera la connaissance de trois sœurs qui l’initieront à la découverte de la ville et de ses traditions. Même après « être » montée à la capitale - « comme si la France était verticale…» - pour suivre des cours à la Sorbonne puis obtenir un CAP de photographie, elle continuera de revenir à Sète, pendant plus de 10 ans. En 1949, Agnès Varda rejoint Jean Vilar qui a créé deux ans plus tôt le Festival d’Avignon et photographie Gérard Philippe, Maria Casarès… également deux acteurs alors débutants, Sylvia Monfort et Philippe Noiret qu’elle embauche pour son premier long métrage, La Pointe Courte. L’histoire est simple, celle d’un homme qui regagne sa ville natale, Sète, et plus précisément le quartier de la Pointe Courte, au bord de l’étang de Thau. Incompréhension mutuelle du couple, tournage en décors naturels. Le scénario, très libre dans sa forme, préfigure les audaces de la Nouvelle Vague. Réalisé avec peu de moyens techniques et avec l’aide au montage d’Alain Resnais, ce premier film mettra des années avant d’entrer dans ses frais. Avec Cléo de 5 à 7 et Le bonheur, le succès public est au rendez-vous. Il y en aura bien d’autres et de multiples occasions saisies par Agnès Varda pour témoigner des évolutions socio-politiques de son époque, telles la libération de la femme dans L’une chante l’autre pas, le magnifique brûlot sur les conditions de vie des SDF avec une Sandrine Bonnaire éprouvée dans Sans toit ni loi, film tourné dans la région, et plus tard Les glaneuses et la glaneuse tourné en caméra numérique.
Le temps des rencontres
Inclassable, Agnès Varda fait naître ses films de feuilles gribouillées, d’images, de dessins et définit sa méthode de travail comme de la « cinécriture ». En d’autres termes, « c’est de l’image que doit naître l’histoire et non l’inverse. » Avec une facilité déconcertante, la gamine surdouée saute à pieds joints de l’un à l’autre. Cet autre si important, au cœur de ses préoccupations même, et qu’elle estime au-delà de tout. Comment ne pas évoquer son mari Jacques Demy, le « plus chéri des morts », ou Jean Vilar, Michel Piccoli, Jane Birkin, Andy Warhol et tant d’autres encore, et sa famille, et bien sûr ses amis sétois. À quelques pas de la rue qui porte son nom dans le quartier de la Pointe courte, Agnès Varda évoque des souvenirs en compagnie d’un ancien et célèbre jouteur local. « Tu vois, je connais mes classiques. Et mes amis » lui dit-elle fièrement, sans complaisance. Qu’elle filme sur « sa » plage de la Corniche à Sète ou sur une plage de Noirmoutier, de Belgique ou de Santa Monica, la dame singulière prend un plaisir vite communicatif à raconter les lieux et les gens. Pour finalement raconter sa propre histoire. Une façon généreuse d’ouvrir les plages de la mémoire.
La Mer… Etsetera
Jusqu'au 14 juin à Sète

Après le tournage de son film documentaire, Agnès Varda est de retour à Sète pour présenter jusqu’au 14 juin 2009 une exposition au Centre Régional d’Art Contemporain (le « Crac Boum Huuue… » comme elle aime à dire). Alternant tout au long de sa carrière courts et longs métrages, documentaires et fictions, la cinéaste décline depuis quelques années sa pratique dans des installations vidéo. Cette exposition présente un ensemble d’installations autour des thèmes de la mer, de la plage et des miroirs. L’artiste propose aux visiteurs un parcours au milieu d’images fixes ou en mouvement, images de mer projetées, interrogées, brisées, diffractées. « J’ai pris plaisir à mettre en images et en installations ce que les bords de mer m’évoquent » dit-elle.  Avec un sens très aigu de l’image (que l’on retrouve d’ailleurs dans ses photographies), Agnès Varda bouscule les codes établis. Sa série de 18 portraits abîmés, déformés, brisés exposés autour d’une sculpture aquarium ressemble à une galerie de bras cassés émouvants tandis que, dans une autre salle, une carte postale géante illustrée par une pin’up réserve bien des surprises…
La mer… etsetera au CRAC -
26 quai Aspirant Herbert à Sète.
Tél. : 04 67 74 94 37
Valentine Ducrot