PORTRAIT. En quelques mots jetés autour d’un café, un étudiant décrit la galère sans nom de son quotidien, les ravages de la précarité financière sur sa vie et son recours, un jour, à la prostitution.Â
On va faire comme il a dit : « Pas de violons, ils sont déjà dans le décor ». Il arrive avec un livre de Nabokov, L’invitation au supplice. Il y a un passage surtout qui lui parle. Il y est question de vertige.
La seule condition qu’il a mise à ce rendez-vous, c’est de ne pas payer le café. Pas les moyens. Quand plus tard on se lèvera pour partir, il enfouira dans sa poche le biscuit qui accompagne les cafés. « J’ai rien mangé d’autre de la journée », dit-il simplement. Aujourd’hui, c’était le jour de la distribution des repas au Secours populaire. Mais cette semaine il a loupé le coche. « Il faut y être à 14h, sinon, dès 15h, il n’y a plus ni fruits ni légumes ». Pas de violons, non. Juste le décor.
A 21 ans, Thomas*, étudiant en histoire de l’art et archéologie à la fac Paul Valéry de Montpellier, est pris dans un tourbillon de précarité qui va jusqu’à lui voler ses nuits : « Je n’arrive pas à fermer l’œil. Je voudrais dormir mais mon cerveau est branché en mode automatique sur la survie. Le lendemain, je suis trop fatigué pour suivre les cours. Et le fait que je mange très peu n’arrange rien… »
« Les études, c’est tout ce que j’ai »
Arrivé en septembre de son Alsace natale, Thomas s’est d’abord démené pour trouver un logement. Il a finalement dégoté une chambre chez une vieille dame, qui loue des pièces de sa villa. Il partage l’étage avec deux compagnons de galère : une étudiante chinoise et un veilleur de nuit. « Je paie 350 euros par mois, aussi cher qu’une chambre au Crous. » Avec ça, une liste d’interdits : « Je n’ai pas le droit de ramener des gens, de fumer, de me faire à manger trop tard.... » Ou de faire sécher du linge aux fenêtres : « ça fait bohémien ». « Je suffoque », lâche le jeune homme dont le plus gros souci reste, chaque fin de mois, de trouver comment payer son loyer. Parce que la rentrée lui a réservé une mauvaise surprise. La bourse universitaire qu’il a touchée les deux années précédentes lui a été sucrée. Quelque 300 euros. Presque de quoi payer le loyer. Du coup, « mes frais de scolarité ont été multipliés par 100 : ils étaient de 4,5 euros en tant que boursier, là j’ai dû payer 450 euros ! Quand j’ai compris ça, j’ai appelé ma mère en pleurant ». Mais sa mère elle-même a des difficultés d’argent, le prêt de la voiture à rembourser. Quant à son père, « Il ne s’est jamais occupé de nous [ses trois enfants, Ndlr]. Dans toute ma vie, il a dû me filer 20 euros et un album de Spirou. » C’est sa tante qui, finalement, lui paiera un loyer pour qu’il économise de quoi s’inscrire à la fac. « J’adore la littérature. Les études, c’est tout ce que j’ai. Mon espoir, c’est de m’en sortir par là ». Conservateur de musée, voilà ce qui lui plairait. Ecrivain, aussi. Pas prétentieux non, pas modeste non plus. Il faut ça pour tenir. Croire en soi pour se mesurer à la vie, surtout quand elle frappe si fort.
« Je ne recommencerai pas, je préfère crever de faim »
Travailler, il a bien essayé. « J’ai envoyé plus de 100 CV ». Deux employeurs ont répondu. L’un pour dire non merci. L’autre pour un entretien qui a commencé ainsi : « Vous êtes cinq candidats. Si je devais en éliminer un, lequel choisiriez-vous ? » Thomas n’a pas su quoi répondre. Remercié. Pas assez carnassier. Et pourtant, des boulots, il en a fait : fleuriste, ouvrier sur des chantiers, barman, soudeur… « Le pire, c’est que ça coûte toutes ces démarches. Faire imprimer 100 CV pour quelqu’un qui n’a pas un rond, c’est choisir entre ça et une boîte de cassoulet. »
Un jour où il n’avait vraiment rien à se mettre sous la dent, Thomas a craqué. Et décidé de se vendre. Se prostituer pour manger. Sur Internet, il n’a pas eu de mal à trouver preneur. « Je n’ai pas envie de recommencer, je préfère crever de faim, lâche-t-il. Ce n’est pas tant le corps qui blesse - « j’arrive à prendre de la distance » - que l’esprit, l’estime de soi : « Je me sens bafoué ». De tous les côtés, il cherche un peu d’air. Il pense à un prêt. « 20 000 euros au moins ». Le temps de reprendre son souffle. Retrouver le sommeil. Réconcilier le corps et l’esprit. Ne plus en vouloir à la vie. « Il faudrait que je trouve quelqu’un qui se porte caution. Mais on est tous bouffés par des prêts dans ma famille ».
Les sous les sous les sous. La survie matérielle. Pour ce croqueur de mots, qui se réfugie dans les lettres, c’est la claque permanente. « Un psy n’y changerait rien : c’est un problème physique et matériel. C’est d’autant plus frustrant que je suis sûr que je sais que je pourrais faire des choses, j’ai plein de projets. Je me sens emprisonné. » Restent ces mots de Nabokov, qui battent comme la fièvre aux tempes : « (…) la vie avait atteint à force de rotations un tel degré de vertige qu’elle avait perdu contact avec le sol, qu’elle avait glissé, avait chu, affaiblie par la nausée, la langueur… »
AMELIE GOURSAUD
* Par souci d’anonymat, le prénom a été changé.