Cela commence par un appel à la rédaction de l'Hérault. "Il faut absolument parler de Mamie Alexia, elle fait un travail formidable pour les SDF à Béziers". La personne qui parle, on le saura plus tard, a été "sortie de la rue" par celle que tous appellent "Mamie".
Le lieu de rencontre est place du général de Gaulle, devant le bâtiment de la Sécu. La nuit est glaciale, on est en avance. Il y a déjà Domi et Hassan . "On vient les premiers pour aider Mamie à installer. Mamie c'est de la bombe atomique, il faut la canoniser !".
Mamie Alexia arrive, 73 ans, cheveux courts et une pêche d'enfer. Elle les embrasse tous comme du bon pain. Elle dit : "Ce sont mes enfants" et eux viennent se blottir dans ses bras. Davantage que pour le repas, ils viennent pour la chaleur humaine et pour parler de leurs problèmes. Pour ça il y a un code : "On va dans le bureau ?", c'est à dire qu'on s'éloigne de quelques mètres pour pouvoir se confier. Elle connaît tout de leur passé. Celui-ci était expert comptable et a sombré après une rupture amoureuse, celui là était entraîneur de foot de haut niveau et a tout perdu à cause de pépins physiques, il y a le jeune homosexuel rejeté par sa famille. Il y a celui qui a été abandonné enfant et c'est à Alexia qu'il a dit la première fois " maman ". Comment arrive-t-elle à supporter autant de souffrances, à entendre autant d'histoires terribles ? "Tout ce qu'ils me racontent me touche profondément mais en même temps, je suis blindée. Je fais aussi de l'accompagnement de fin de vie à l'hôpital. J'ai le mental pour ça."
La peur au quotidien
Mamie n'est pas une militante politique, ni une "grenouille de bénitier", elle n'est pas riche (elle vit dans une seule pièce) mais "elle a du temps" et a trouvé un sens à ce temps : "La rue c'est ma vie, je mourrais dans la rue" dit elle avec un grand sourire. Elle confie avoir fait l'expérience de vivre à même le trottoir pendant une semaine pour comprendre ce que ses " enfants " subissent. "On a tout le temps peur, on est tout le temps chassés." Elle connaît par cœur le scenario qui mène des hommes et aujourd'hui de plus en plus de femmes à devenir SDF : "On perd son travail, alors on doit quitter l'appartement. En attendant, on dort dans la voiture. Et puis un jour la voiture part à la fourrière et on est dans la rue". Et vivre dans la rue, c'est quoi ? C'est disparaître aux yeux du monde. Simon témoigne : "On ne nous voit pas. Quelque fois, les gens jettent un regard de pitié... sur notre chien. En fait, on est moins que des chiens."
Ils ont tous le numéro de téléphone de Mamie. Pour l'appeler quand ça va mal. Elle les emmène chez le médecin et même les accueille parfois quelques jours dans la caravane qu'elle a posé dans le jardin de Robert, son complice. Car l'œuvre de Mamie tient aussi par tout un réseau de "résistants" à l'indifférence. Robert qui la conduit partout avec sa R21, Jérémie qui prépare la soupe du mardi soir, des bénévoles des Restos du cœur qui viennent épauler. Il y a aussi Emmanuelle, jeune fille qui envisage de travailler dans la filière sociale. "J'ai rencontré Mamie aux Restos du cœur et je me suis ralliée à sa cause. J'essaye de monter un projet pour pouvoir trouver un local. Il faut pérenniser ce que fait mamie mais ici, dans la rue, ce n'est pas très pratique. On voudrait pouvoir faire ça au chaud, essayer de les mettre à l'abri le plus possible."
La bonne cuisine de mamie Alexia est connue de tous les SDF de Béziers. Et à Noël, c'était saumon fumé, foie gras et champagne. C'est la seule occasion ou mamie tolère l'alcool, sinon c'est interdit.
La petite communauté se retrouve et on dirait une famille. Il y a Angelo qui n'est pas SDF mais qui vient " pour la convivialité. Voir ce qui se passe ici, ça m'émeut. ça n'existe qu'ici, grâce à elle. Mamie, c'est la grande classe, c'est une Madame. " Hassan renchérit : " C'est un ange. On sait qu'il lui arrive des misères dans sa vie , et pourtant, elle est toujours là pour nous. "
On rit beaucoup. Ce soir c'est la Saint-Valentin " Je suis un cœur à prendre ", clame Alexia et chacun rivalise de pitreries pour attirer son attention.
On parle des élections à venir aux Etats unis, des chances de Barrack Obama. Le temps d'une soirée, ils font partie du Monde, qui les a pourtant oublié.
Voir le reportage photo de Simon Borysko






















